Parce qu'il avait des lunettes rondes et l'analyse brillante, on l'avait surnommé le «Prof». Vaincu par le cancer, Laurent Fignon est décédé hier à 12h30.
«Valérie Fignon, son épouse, a la douleur d'annoncer le décès de Laurent Fignon aujourd'hui, mardi 31 août 2010 à 12h30, à l'hôpital Pitié-Salpêtrière. Ses obsèques auront lieu dans la plus stricte intimité.» Le Tour de force du double vainqueur du Tour de France est terminé.
Touché dans son corps depuis mars 2009 (cancer des voies digestives), Laurent Fignon, 50 ans depuis le 12 août dernier, s'est battu jusqu'au bout. En juillet, chaque jour au micro de France Télévisions, il s'était cramponné, la voix usée, cassée par les traitements, le souffle parfois difficile, mais la passion intacte. «Une ombre plane sur moi. Elle est toujours là. Ne me quitte pas.» Trois mois après avoir appris la nature de son mal («mon médecin m'a annoncé au téléphone que des cellules cancéreuses avaient été détectées; j'étais au volant quand je l'ai appris»), Laurent Fignon avait rendu l'information publique: «Je me suis dit que parler de cette maladie, de montrer que j'allais me battre de toutes mes forces ferait du bien à certaines personnes.» Il avait dit, aussi, «mon corps veut me tuer, c'est ça le cancer, rien d'autre, c'est la traîtrise suprême». Et déjà il était reparti dans de nouveaux projets, comme le développement de ses centres d'entraînement dans les Pyrénées. Parce que champion il était né, champion il a vécu, en champion il allait partir. «Je n'ai pas peur. Mourir est inéluctable. J'y pense. Je ne sais pas dans combien de temps, peut-être dans quelques mois, dans un an ou plus...» C'est arrivé, comme toujours, trop tôt. Hier, à 12h30.
Laurent Fignon, c'était le panache, bien sûr, l'intelligence en course, aussi. Un puncheur offensif et réaliste à la fois. Double vainqueur du Tour de France (1983 et 1984) à moins de 24 ans, il avait été battu pour 8 secondes par Greg Lemond en 1989, lors d'une des plus belles levées de l'histoire de la Grande Boucle. Il avait aussi été privé de victoire dans le Giro (Tour d'Italie) en 1984, parce que, de l'autre côté des Alpes, on avait tout fait pour que triomphe Francesco Moser. Cinq ans plus tard, il prenait sa revanche en ramenant le maillot rose à Milan. «Si j'étais fait pour devenir un champion, je n'étais absolument pas fait pour devenir un homme public», dira-t-il quelques années plus tard, peut-être pour s'excuser de certains mots, de certaines réactions. «Quand j'étais coureur, tout le monde ne m'aimait pas et je m'en foutais. Moi, j'étais un mec honnête, qui disait généralement la vérité.»
La vérité, Laurent Fignon ne l'a pas biaisée quand il a dû parler du dopage (deux contrôles positifs aux amphétamines et à la cortisone): «A mon époque, c'était occasionnel, archaïque. On ne se rendait pas compte qu'on trichait.» Dopage, maladie, mort: le «Prof» a évoqué lui-même le lien hypothétique entre la prise de produits interdits et les conséquences sur sa santé: «Je ne vais pas dire que cela n'a pas joué. Je n'en sais absolument rien. C'est impossible de dire oui ou non. Mais, d'après les médecins, apparemment, c'est non.»
Et avec lui, non, c'était non. Et c'est pour cela qu'on l'adorait ou qu'on le haïssait. Qu'il était même devenu une espèce de monument après ce final du Tour de France 1989: «Le point de basculement de mon histoire, c'est cela. Un jour de tristesse insensée, un jour de défaite monstrueuse, inacceptable. Le seul jour de mon existence où quelques secondes devinrent l'éternité.»
C'est peut-être ce jour de juillet 1989 que les Français l'ont aimé le plus. Parce que, dans sa candeur, il était devenu un géant. Pour l'éternité.