Lorsqu'on voyage sur l'image interactive, on pourrait craindre que ce projet ne reste confiné à la virtualité d'Internet, comme l'étaient les folles machines du romancier du XIXe. Et pourtant, cette station qui voguera au gré des courants, risque bien de devenir une réalité d'ici à 2011. Le ministre français de l'Environnement, Jean-Louis Borloo, lui accorde son soutien: «C'est comme une station orbitale pour explorer l'espace, mais en mer», s'est-il enflammé. Le président Sarkozy lui a aussi confirmé son intérêt. Le mois prochain, les appels d'offres seront lancés pour le «Sea Orbiter», d'un coût estimé à 35 millions d'euros.
C'est au bord du lac Léman que l'idée à germé dans l'esprit bouillonnant de Jacques Rougerie: «Il y a dix ans, presque jour pour jour. Nous étions au bord du lac avec Jacques Piccard et rêvions d'un engin capable de suivre le Gulf Stream.» Aujourd'hui, tout est prêt pour la construction. Le plus grand laboratoire européen de simulation en Norvège vient de valider sa stabilité: même une mer déchaînée ne pourra troubler son balancement. Après des essais en mer Méditerranée, c'est bel et bien le long du Gulf Stream, ce courant marin qui part de la Floride et traverse l'Atlantique Nord, que le vaisseau dérivera.
Un vaisseau qui permettra avant tout de vivre en immersion totale pendant des mois d'affilée. Sur les 9 niveaux, 5 sont sous la mer dont 2 en saturation pressurisée. «Aujourd'hui, on ne peut rester que quelques heures sous la mer. Nous, nous y serons en permanence!» s'enthousiasme l'inventeur, qui compte bien faire partie des «aquanautes». Ce module pressurisé pourrait aussi permettre aux astronautes de s'entraîner.
Le but de l'entreprise: mieux connaître l'univers marin. Car, comme le relève Pierre Chevaldonné, du Centre d'océanographie de Marseille, «on connaît mieux la surface de la Lune ou de Mars que celle des fonds marins». En dérivant, le «Sea Orbiter» récoltera nombre de données. Des capteurs répartis sur toute la longueur mesureront les variations de températures. Les liens entre effets de serre et océans pourront être mieux compris. Et enfin, la vie aquatique pourra être observée 24 heures sur 24.
Martine Rebetez, climatologue à l'institut fédéral WSL, ne doute pas que des données très intéressantes en ressortiront. «Cela permettra de voir dans quelle mesure la température des océans augmente. On a déjà quelques données, mais on ne connaît de loin pas tout.» Souvent, la connaissance s'arrête aux premiers mètres sous l'eau, explique la chercheuse. Quant aux courants marins, il reste encore beaucoup à découvrir.
Autre grande interrogation à laquelle «Sea Orbiter» compte répondre: l'absorption des émissions carbone par les océans. «Si beaucoup de CO2 est absorbé par les forêts, plus encore l'est par les océans. Mais on ne sait pas exactement dans quelle proportion, ni s'il y a des lieux où c'est mieux absorbé que d'autres», précise la climatologue.
Quant à l'observation de la faune marine, là aussi, des découvertes sont potentielles. «Peut-être pas directement sur les mouvements des mammifères ou des gros poissons, qui sont très rapides. Mais le plancton et tous les petits organismes soumis aux courants», précise Vincent Ridoux, professeur au Centre de recherche sur les mammifères marins de La Rochelle. Lui aussi avoue être très curieux de la mise à l'eau de l'engin. «Je ne sais pas exactement quoi en attendre. Mais certainement que l'on pourra voir des choses surprenantes, car nous n'avons pas l'habitude de ce genre d'explorations.»